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Passage : accompagner le dernier souffle

25 Déc 2021

Passage : accompagner le dernier souffle

Par Maïtie Trélaün dans Etre femme

Janine, après 97 ans d’une vie remarquable, m’a offert cet immense privilège de se déposer entre mes mains pour libérer son dernier souffle. Transmission silencieuse de femme à femme, de femme sage à sage-femme, de mère à fille. Transmission d’une telle richesse que je me réjouis de vous la partager.

Le matin où j’ai accueilli la première inspiration de ma fille, j’ai découvert une telle puissance en moi qu’une évidence c’est imposée :  » je ne peux pas me taire ! ». J’ai donc eu à cœur de transmettre l’art de naître au monde que je venais de vivre dans ma chair. Le  soir où j’ai accompagné la dernière expiration de ma maman, c’était d’une telle simplicité, que la même évidence s’est imposée à moi : « Je ne peux pas me taire ! ». Alors je l’exprime comme elle me vient.

Tu épouses la vie jusqu’à dire « oui » à la mort

Cela fait quelques temps que tu te plains de douleurs même si la plainte n’a jamais été ton mode de fonctionnement. Tu es une femme forte comme toutes les femmes de notre lignée. Lorsque je te questionne sur la mort, tu écoutes ton cœur, ouvres les bras dans un geste d’offrande et réponds avec assurance : « Je n’ai pas peur de la mort, c’est juste un passage. » Je mesure l’authenticité de tes mots qui coulent avec fluidité.

Depuis 4 mois, tes douleurs s’accentuent et t’obligent à être en fauteuil roulant. Tu lâches ton orgueil et apprends à te laisser prendre en charge, à demander de l’aide et à accepter de ne plus pouvoir faire certaines choses. C’est un très grand pas pour toi.

Etonnamment, mon état de santé me tient à distance. Je ne peux pas aller te voir durant tout ce temps. J’apprends à me respecter pour ne pas passer en force et voler au secours de ma sœur qui prend soin de toi. Je te partage au téléphone les fruits que m’enseigne la Vie sans te dire que leur origine est la douleur qui habite mon corps. Je te donne des clés simples pour aller à la rencontre de ton être de Lumière (qui ne connaît pas la douleur) et accepter d’être aimée. « Là, j’ai du travail », me réponds-tu doucement.

Alors que je suis en montagne pour me ressourcer, ta voix m’alerte. Tu as marié ton petit-fils 4 jours auparavant, tu sais que tu vas être arrière-grand-mère dans quelques jours et pourtant tu as pris ta décision. Je le sens à la vibration de ta voix. A ma question  » Où en es-tu de la Vie ? « , tu me réponds  » Je suis fatiguée, j’ai envie de partir. » « Si telle est ta décision, je suis prête maman. Tu peux partir. »

Je passerai te voir au retour de la montagne, même si ce n’est pas mon chemin. C’est impérieux !

J’arrive chez toi peu de temps après ma sœur qui se ressourçait à la mer. Tu es heureuse de nous voir toutes les deux. Cela fait si longtemps ! Ta respiration est très courte, cela te gêne, tu manques de souffle. Dès que je te vois, je commence à masser doucement tes jambes, comme je le faisais pour les femmes au cours de l’accouchement. Tu te détends. Tu dîneras avec nous, juste une banane écrasée avec de la purée d’amandes, ta petite gourmandise.

Je reste auprès de toi durant la nuit. « Le chemin vers Dieu est long, me dis-tu. Il faut de la persévérance… Je ne sais pas combien de temps cela me prendra. » Je médite, je te masse, je chante. Tu es agitée, ton souffle te manque, tu ne trouves pas de position confortable. Je veille, je t’accompagne. « Dieu (puisque c’est ainsi qu’elle appelle ce qui la dépasse) est partout, tu sais, il n’est pas loin, il est juste à côté de toi ». Tu fermes les yeux.

Au petit matin, ma sœur prend le relais. Je vais me ressourcer dans la colline. Avant que je ne parte, tu déclares avec toute la force de ta volonté : « Ça ira vite ! » Je souris, je te reconnais bien là.

Tu as pris ta décision de marcher la tête haute à la rencontre de la mort. Tu épouses la vie jusqu’à dire « oui » à la mort. Tu y vas en Reine avec toute ta dignité de Femme, sans un doute, sans un regret, sans aucun frein.

Tu plonges dans un autre état de conscience et n’en ressorts que pour aller aux toilettes. Tu es dans ton fauteuil roulant face à la fenêtre qui rayonne les couleurs d’automne de la vigne vierge. Tes sens s’amenuisent, la vue, puis l’ouïe, puis l’élocution. Tu te détaches de ce monde doucement et sembles dormir.

Ma sœur prend le temps de nommer chaque membre de la famille et te signifie que chacun est prêt. Tu peux partir. Ta sœur s’assied à côté de toi et feuillette le merveilleux livre Marie-Madeleine de Jean Yves Leloup. Elle se remplit d’un mot, d’une image et te regarde avec un amour que je ne lui ai jamais connu. Je pense que c’est le premier espace de communion que vous vivez ensemble.

Puis je me retrouve seule avec toi, le soleil amorce son coucher. Je pose mes mains sur tes épaules. Tu attendais cela. Ta respiration est toujours courte. Puis, tout d’un coup, elle s’allonge. Je sais ainsi que le contrôle de ton mental vient de lâcher. Ton corps est aux commandes. La respiration se fait longue, si longue qu’elle me semble rejoindre l’origine du monde. Une petite inspiration, le minimum vital s’en suit. Encore un souffle que je suis, encore plus long, encore plus calme, encore plus profond. Petite goulée d’air que tu inspires spontanément. Encore un souffle, qui dure, qui s’affine transmettant à la Terre toute ta légacie. Et là, tu dis stop ! Il n’y aura pas d’inspiration, juste un petit spasme du diaphragme. C’est fait !

Surtout ne pas bouger ni à l’intérieur, ni à l’extérieur pour ne pas risquer de te faire revenir. Traverser ma peur de te perdre. Te laisser partir même si cela m’arrache une partie du cœur. Ouvrir, lâcher, laisser libre…

Une verticalité imposante me cloue au sol. Je ne peux pas bouger. Je m’ouvre et j’attends en silence. Quelque chose s’échappe, s’envole du haut de ta nuque. Est-ce pure imagination ? Je ne me pose pas de question… Peu importe. Une vague d’amour m’envahit. « Je t’aime, maman ».

Je vais appeler ma sœur et ma tante. Ma sœur arrive, attrape ta main, se met accroupie pour être à ta hauteur et s’écrie :  » Oh ! Maman, tu as réussi, tu l’as fait. Bravo, maman, bravo ! »

Quelle célébration ! C’est effectivement une belle victoire. Quelle leçon tu m’as donnée ! Je ressens encore dans mes mains ce déclic de ton mental qui lâche, cette profondeur du souffle spontané, cet abandon. Quel honneur d’avoir été témoin de ce passage si intime de ton cycle de Vie. Merci, maman.

 

 

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