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La cathédrale de mon corps

23 Avr 2020

La cathédrale de mon corps

Par Maïtie Trélaün dans Bien vivre sa ménopause, Etre femme

Arouna Lipschitz m’a envoyé un lien vers le documentaire “Sauver Notre-Dame” : cela faisait un an que l’incendie avait eu lieu. J’ai été profondément émue, par les images, les témoignages et par autre chose de moins palpable. L’incendie a eu lieu juste au début de la semaine Sainte, 9 jours avant l’ablation du sein gardien de mon cœur. Passages, mutations, transmutations : comment je vis Notre-Dame dans mon corps ?

Lorsque quelque chose me touche, c’est qu’il fait écho à quelque chose en moi, souvent quelque chose dont je n’ai pas conscience. C’est avec cette notion que je me suis interrogée sur ce documentaire. Je ne comprenais pas pourquoi il me touchait si profondément, pourquoi certaines images faisaient jaillir mes larmes, alors que d’autres me prenaient aux tripes. C’était trop puissant pour que cela ne concerne que ce merveilleux monument.

La cathédrale de mon corps

Au moment où Notre-Dame brûlait, j’étais sur l’île de Porquerolles pour me rassembler avant la chirurgie que j’allais vivre : je savourais chaque jour, chaque instant, chaque seconde l’intégrité de mon corps. Je me laissais sculpter par l’eau, dorer par le soleil, chanter par les oiseaux, parfumer par le vent. Jamais jusque là, je n’avais porté atteinte à mon intégrité corporelle. J’aurai tant aimé ne jamais avoir à le faire ! Et ce n’était pas rien ce que je donnais dans l’espoir de continuer cette étrange aventure de l’incarnation, c’était mon sein et pas n’importe lequel, le gauche : le gardien de mon cœur.

J’ai retrouvé cet expression du bébé repu qui sourit aux anges

Après l’opération, j’ai vécu un véritable effondrement de tous mes systèmes (lymphatiques, immunitaires, musculaire, capillaire, cérébral…). J’ai bien cru que tout allait s’écrouler.

Il s’en est fallu de peu, après l’incendie, pour que la cathédrale s’écroule. Les pierres ne tenaient qu’à un souffle, les voûtes s’accrochaient comme elles pouvaient aux ailes des anges.

Un immense échafaudage échafaudé pour restaurer la flèche est demeuré suspendu, éventré, calciné impuissant à restaurer quoi que ce soit puisque la flèche consumée gisait au sol en mille morceaux. Il a été surnommé “la verrue de Notre-Dame”. C’était le pire ennemi : un seul mouvement l’aurait fait s’écrouler entraînant  dans sa chute le reste de l’édifice. Et en même temps, il a été si bien construit que c’est grâce à lui, en grande partie, que Notre-Dame ne s’est pas complètement écroulée.

Cet échafaudage encerclait de son métal une partie du cœur de Notre-Dame : la flèche. Les statues qui l’ornaient avaient été retirées quelques jours avant le drame, pour être restaurées. C’est ce qui les a sauvées. Elles ont perdu leur piédestal sans rien perdre de leur dignité.

Quel est cet échafaudage dans mon corps, cet espace gardien de quelque chose qui est devenu inutile, cet espace menaçant s’il n’est pas conscientisé, cet espace éventré qui laisse voir la vulnérabilité de ma cathédrale ? Je le perçois en plein centre, autour de mon cœur ou de ce que je croyais être mon cœur : ce semblant de calme et de sagesse, cette apparence de politesse que j’avais érigés pour être aimée ; cette montagne de contrôle de mes mots, de mes gestes, de mes émotions que j’ai finement ciselé au fil des ans pour que rien ne perce au travers de mon masque. Tout est ébranlé, mes masques gisent au sol, défigurés. Je ne peux plus me cacher, je ne peux plus me mentir, je ne peux plus fuir ce cœur qui me fait peur. C’est un cœur profond, vivant, vibrant, palpitant qui apparaît. Il porte en lui une puissance d’amour colossale. Il ouvre une sensibilité phénoménale que  j’apprends à apprivoiser.

Je suis descendue de mon piédestal : j’étais persuadée que je serai épargnée par la vie, par la maladie, par le cancer. Je suis humaine et périssable. Et même si j’ai rendu à la Terre la moitié de ma poitrine de Femme, je n’ai rien perdu de ma dignité. Cette qualité ne s’attache pas à la forme mais à la manière dont je vis cette forme.

Ce cancer qui m’a sauvé la vie !

Alors que je m’égarais à la rencontre des autres dans une recherche de transmission de tout ce que je découvre, la Vie m’a ramenée impérieusement à moi : cette fois-ci c’était une question de vie ou de mort. Elle m’a ainsi exprimé à quel point je lui suis précieuse. Mon corps sans lequel je ne peux pas vivre l’incarnation, est construit sur les mêmes lois universelles que les grandes cathédrales : c’est une architecture sacrée bâtie au nombre d’Or comme Notre-Dame.

Pendant un an j’ai consolidé ma base et restauré mes systèmes affaiblis. Patiemment je me suis consolidée : j’ai retrouvé mon ancrage, mon équilibre. J’ai la joie de danser sans crainte de tomber.

Cela fait un an, jour pour jour : puis-je dire comme pour Notre-Dame, que je suis sauvée ? Ma réponse est “oui” sans hésitation même si je n’ai pas le résultat de mon bilan. Ma réponse est “oui” car cette grande traversée m’a appris à aimer la Vie, à décider cellulairement de vivre mon incarnation, à prendre la responsabilité de rayonner cet Être unique que je suis. Je me suis redressée dans toute la puissance de ma sensibilité ; je me suis redressée dans la dignité arborant mon corps d’amazone en toute simplicité.

Je démonte patiemment les pièces de mon échafaudage avec une infinie gratitude : il m’a tenue en vie jusqu’au jour où le cancer à pris le relais. J’ai l’opportunité de transformer ainsi le plomb en or comme à Notre-Dame. Le plomb de la cathédrale a fondu menaçant tout ceux qui s’en approchaient. Des hommes patiemment libèrent la pierre de ses résidus dégageant la blancheur native de la roche ainsi que la puissance vibratoire de l’édifice.

Notre-Dame de Paris a brûlé sauvagement, la flèche s’est écroulée, son cœur s’offre à la voûte céleste et il continue de battre. Notre-Dame n’a rien perdu de sa puissance au contraire. Tout ceux qui ont œuvré à la sauver sont métamorphosés, leur vie a changé : l’âme de Notre-Dame les a touchés profondément. Leur cœur s’est ouvert, ils ont appris sans s’en rendre compte à aimer ces pierres, ces murs et cette vibration qui les habite. Ils aiment la Cathédrale et se laissent aimer.

C’est bien ce qui ressort de ce tsunami qui m’a précipitée dans mes terres inconnues : je me sais aimée et je ressens cette joie incomparable d’aimer librement sans rien attendre en retour. J’ai retrouvé cet expression du bébé repu qui sourit aux anges. Étonnamment, en accueillant mon humanité, je me rapproche de ma divinité : j’apprends à jouer avec cet amour qui n’est pas d’ordre humain.

 

Pour aller plus loin

Documentaire de FranceTV “Sauver Notre-Dame”

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